Restaurer, suivre et s’adapter: Cinq leçons concrètes pour les communes tunisiennes face aux dérèglements climatiques

Restauration dunaire à Val-Comeau : végétalisation, ganivelles et gestion des usages comme composantes d’une protection littorale intégrée.

L’été 2026 a rendu très visible ce que signifie l’adaptation climatique pour les territoires tunisiens. Le 17 juillet, Kairouan a atteint 49,7 °C [1]. Au 22 juillet, la Protection civile faisait état de 101 feux de forêt depuis le début du mois de juin, ayant touché près de 1 788 hectares, dont 90 feux enregistrés entre le 11 et le 22 juillet [2]. Dans le même temps, la STEG a annoncé à plusieurs reprises la possibilité de coupures tournantes afin de préserver la sécurité et la continuité du système électrique [3]. Chaleur extrême, incendies, pression sur l’eau et l’énergie, mais aussi érosion côtière : ces phénomènes montrent que les communes ont besoin d’outils concrets pour anticiper, protéger et s’adapter.

Ces signaux s’inscrivent dans des vulnérabilités déjà bien identifiées à l’échelle nationale. Le Rapport national sur le climat et le développement en Tunisie de la Banque mondiale souligne notamment la rareté de l’eau, l’érosion côtière et l’augmentation du risque d’inondation parmi les défis climatiques majeurs du pays [4]. L’enjeu est donc de renforcer les capacités locales d’anticipation avant que les crises ne deviennent plus coûteuses à gérer.

Dans le cadre du projet « Action Climatique Inclusive dans les Communes Tunisiennes (ACICT) », mis en œuvre par le Centre International de Développement pour la Gouvernance Locale Innovante (CILG) en partenariat avec la Fédération canadienne des municipalités (FCM), avec le soutien financier d’Affaires Mondiales Canada (AMC), et en collaboration avec le ministère de l’Intérieur, à travers l’Instance Générale de Prospective et d’Accompagnement du Processus de Décentralisation (IPAPD), ainsi qu’avec le ministère de l’Environnement, une visite d’échange a été organisée en mai 2026 à Shippagan et auprès de Valorēs.

Cette visite, complétée par la participation au Symposium SER-EC 2026 « Restaurer pour s’adapter », a permis d’observer des réponses très diverses : cartographie des risques, restauration de dunes et de zones humides, recharge sédimentaire, solutions fondées sur la nature, suivi écologique, science citoyenne et gouvernance multi-acteurs. Au-delà des techniques, cinq leçons simples ressortent.

1. La donnée doit conduire à une décision

Cartographier un risque n’est pas une fin en soi. Une carte devient utile lorsqu’elle aide à décider où agir en priorité. Dans la Péninsule acadienne, les cartes d’érosion et d’inondation sont discutées avec les municipalités, les experts et les citoyens pour identifier les secteurs vulnérables et hiérarchiser les interventions.

Cette logique est directement transposable aux communes tunisiennes. Pour la chaleur, il s’agit par exemple de repérer les quartiers les plus minéralisés, les écoles et marchés sans ombrage, les bâtiments publics mal protégés et les populations les plus exposées. Pour les incendies, les cartes doivent aider à repérer les interfaces entre zones habitées et végétation sèche, les sites difficiles d’accès et les équipements à protéger. Sur le littoral, elles doivent guider les décisions d’aménagement, de recul, de restauration ou de protection. L’idée centrale est simple : la donnée doit déboucher sur une priorité, un investissement ou une règle d’aménagement.

Analyse de cartes de vulnérabilité : transformer les données sur les risques en choix de priorisation et d’aménagement.

2. Penser le système, pas seulement le point à protéger

Le symposium a montré qu’une intervention côtière peut avoir des effets au-delà du secteur directement traité. Un ouvrage qui stabilise localement une portion de côte peut modifier le déplacement des sédiments et reporter le problème plus loin. À l’inverse, certaines approches cherchent à travailler avec la dynamique naturelle : recharge en sable, restauration de dunes, marais côtiers ou végétation capable de retenir les sédiments.

Le message est particulièrement important pour les plages tunisiennes : avant de choisir une solution, il faut comprendre d’où vient le sable, comment il se déplace, quelles zones s’érodent ou s’engraissent, comment les vagues et le vent agissent et quels usages doivent être maintenus. Une solution efficace à court terme ne doit pas créer un nouveau problème quelques centaines de mètres plus loin.

Chiasson Office Spit : un littoral dynamique où plage, galets, bois flotté, dunes et sédiments doivent être lus comme un seul système.

3. Restaurer une dune, c’est reconstruire une protection naturelle

À Val-Comeau, la restauration dunaire observée combine apport de sable, ganivelles, végétalisation, clôtures et gestion des accès. Plus de 10 000 plantes, notamment des élymes et des ammophiles, ont été installées. Les ganivelles ralentissent le vent et favorisent l’accumulation du sable ; les racines des plantes contribuent ensuite à stabiliser progressivement la dune. Les passerelles et les clôtures limitent le piétinement, qui peut détruire très rapidement les jeunes plantations.

Pour Yati 1 à Djerba Midoun, cet enseignement confirme qu’il ne faut pas réduire la solution à la seule pose de ganivelles, mais l’inscrire dans une approche intégrée de gestion et de restauration du système dunaire. À ce titre, le site de Yati 1 est identifié comme projet pilote dans le cadre de l’initiative ACICT, permettant notamment de tester et de documenter des solutions intégrées et reproductibles de protection et de restauration des écosystèmes dunaires. La réponse doit associer diagnostic du site, protection de la végétation existante, éventuel apport de sable compatible si le besoin est confirmé, végétalisation adaptée, cheminements balisés, accès PMR, signalétique et entretien. Il s’agit d’une infrastructure naturelle vivante, qui doit évoluer et être suivie.

Ganivelles et accumulation de sable à Val-Comeau : le ralentissement du vent favorise le dépôt des sédiments et la reconstruction progressive de la dune.

4. Mesurer les résultats, pas seulement réaliser les travaux

Une restauration n’est pas réussie parce qu’elle « paraît verte » après quelques mois. Les expériences présentées au symposium insistent sur le suivi : évolution du trait de côte, volume de sable, taux de survie des plantations, couverture végétale, fréquentation, biodiversité et effets après les tempêtes.

Des outils simples peuvent compléter les mesures techniques. Les dispositifs SNAP et CoastSnap permettent par exemple de prendre régulièrement une photo depuis exactement le même point. Avec le temps, ces séries d’images deviennent une mémoire visuelle du site et permettent de suivre l’érosion, l’accumulation de sable ou la végétation. Le citoyen devient ainsi contributeur au suivi environnemental. Pour les communes tunisiennes, ce principe peut aussi servir à suivre un oued, une zone reboisée, un espace vert ou un îlot de fraîcheur.

Dispositif CoastSnap : un point fixe de prise de vue pour documenter l’évolution du littoral et associer les citoyens au suivi.

5. L’adaptation est aussi une question d’organisation

Les solutions techniques ne fonctionnent pas durablement si les responsabilités restent floues. Qui décide ? Qui finance ? Qui entretient ? Qui suit les indicateurs ? Qui communique avec les citoyens ? Les expériences observées reposent sur des relations étroites entre municipalités, chercheurs, administrations, associations et habitants.

Cette leçon vaut aussi face aux défis de l’été tunisien. La réduction de la chaleur urbaine nécessite de croiser végétalisation, ombrage, performance des bâtiments publics et protection des services essentiels. La prévention des incendies suppose un diagnostic des zones à risque, un entretien préventif réalisé par les services compétents et une coordination claire. La résilience énergétique passe aussi par des bâtiments moins sensibles à la chaleur et une meilleure gestion des besoins pendant les pics.

La principale leçon est donc qu’il n’existe pas de solution miracle. Une adaptation efficace suit une chaîne simple

diagnostiquer, décider, tester, suivre, ajuster et partager les résultats

Pour ACICT, l’enjeu est maintenant de transformer les projets pilotes en apprentissages communs entre communes. Pour Yati 1, il s’agit de construire une solution littorale adaptée à Djerba, techniquement suivie, accessible et appropriée par les usagers. Dans les deux cas, l’objectif est le même : passer de la réaction à l’anticipation.

Références bibliographiques

[1] La Presse de Tunisie. « Kairouan a enregistré la température la plus élevée ce vendredi, 49,7 degrés », 17 juillet 2026.

[2] La Presse de Tunisie. « Un incendie toutes les cinq minutes : trois foyers de forêt toujours actifs », 22 juillet 2026.

[3] Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz (STEG). Communiqués de presse relatifs aux coupures tournantes de juillet 2026.

[4] Banque mondiale. Rapport national sur le climat et le développement en Tunisie – Country Climate and Development Report, 2023.